
Nous l’avons assez dit, acquérir une œuvre de Jeff Koons, c’est obtenir dans le même temps une matérialisation concrète, tangible et ostentatoire de sa force financière. Mais prendre possession d’une réalisation de l’artiste aux « Balloon Dogs » c’est aussi entrer dans la cour des amateurs d’art et se rapprocher un peu plus du mythe vivant de l’art contemporain. Si tout acte d’achat d’art est motivé par de multiples facteurs, il serait ici absurde de les limiter à la seule acquisition matérielle de l’œuvre, objet de l’échange.
La force de Jeff Koons réside en effet dans le fait qu’au-delà de l’ « objet » artistique qu’il propose à ses acheteurs, il offre une prestation pour v.i.p et la possibilité de côtoyer un artiste. Fini le temps où les plasticiens se contentaient de laisser travailler leurs agents à qui revenait le travail de critique (dans le sens noble du terme, c’est-à-dire de créer un lien intelligible et sensible entre l’œuvre et son public). Jeff Koons s’offre à ses acheteurs de manière directe et brutale au même titre que ses œuvres et en acquérir une, c’est s’offrir un peu de l’artiste en tant qu’homme et objet de propagande du « goût juste ».
S’opère ainsi une translation de l’objet artistique de l’œuvre vers l’artiste et celui-ci de devenir lui-même l’objectif réel de l’achat. Jeff Koons devient à lui seul l’œuvre, une sorte de méta-concept qui transcende l’objet au point de devenir plus fort que lui. L’artiste est ainsi un accès facile et pratique vers le monde de l’art. Il se présente en costume cravate, beau, intelligent, en un mot : mondain. Il offre ainsi aux collectionneurs la possibilité de s’identifier à un artiste qui leur ressemble. Véritable mélange des valeurs entre art et marché, l’artiste a su peu à peu transposer ses codes d’ancien trader vers le monde de l’art contemporain.
Jeff Koons n’a ainsi d’intérêt que si la transposition problématique que sa personne opère est considérée comme une manifestation artistique. Or, une œuvre est qualifiée de ready-made lorsque cette dernière est la transposition, sans transformation ni modification, d’un objet, d’un univers quelconque vers un autre qui lui est étranger (en particulier le monde de l’art). Jeff Koons se transposant alors de manière si brutale du monde du show-business vers celui de l’art contemporain s’apparente à un ready made humain. Il choque le monde de l’art par sa personnalité et par sa façon de « produire » ses œuvres et « provoque » son audience par ses créations.
Jeff Koons ne restera sans doute donc pas un artiste connu grâce à son travail plastique mais par le méta-concept qu’il représente et qu’il entretient. Il aura eu le mérite de faire bouger les lignes, de questionner encore un peu plus la place et le rôle de l’artiste contemporain. Après lui, beaucoup d’artistes n’auront peut-être d’intérêt que leurs personnalités.
Il ne serait pas étonnant de voir émerger dans quelques années des artistes ne mettant en scène que leur propre vie et leur célébrité, devenues objet d’art. On a pendant longtemps assisté à la lente transposition de l’oeuvre d’art du bel objet vers la matérialisation abstraite de concept artistique. Il est aujourd’hui temps de consommer l’artiste, ultime étape de la translation de l’objet d’art.

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